Pourquoi il n’y a pas de rapport sexuel

Lacan a révolutionné l’ensemble de la psychanalyse dans les années 60 en France, c’est-à-dire au moment de la domination du structuralisme sur la pensée intellectuelle. Sa réputation est celle d’un hystérique (« Mon symptôme, c’est la psychanalyse ») incompréhensible (« L’insuccès de l’une-bévue s’aile à mourre »), mégalo (« On m’accuse d’écrire de façon absconse mais dans vingt ans je serai un classique ») et agressif (« La psychanalyse est un remède contre l’ignorance. Elle ne peut rien contre la connerie »). Par conséquent, les gens pensent qu’il ne faut pas lire Lacan car il prend la tête. Nous allons tenter de montrer rapidement que cette prise de tête, si elle ne peut pas être contestée, vaut le coup d’être tentée car elle nous ouvre des perspectives inouïes sur notre structure psychique la plus intime, et surtout parce qu’elle fait souvent bien rigoler.

Pour avoir une idée de sa manière de penser, plutôt que de résumer à grands traits toute sa pensée, nous allons juste en donner un exemple en tentant d’expliquer simplement l’une de ses citations les plus célèbres : « Il n’y a pas de rapport sexuel », phrase qui a choqué tout le monde et que personne ne comprend.
Elle implique d’abord que le sujet (l’individu) se définit par la dynamique de son désir. En effet, si on ne désire rien, alors il n’y a plus rien qui nous fasse penser ou nous mouvoir, et on n’existe tout simplement plus. Etre un sujet, c’est désirer. Ce n’est pas compliqué : si vous ne désirez rien, ne voulez rien, ne pensez rien, vous n’allez nulle part et vous êtes un caillou.

Dans la phrase « il n’y a pas de rapport sexuel », Lacan fait un jeu de mots : faire un rapport, en mathématiques, c’est écrire quelque chose comme « x est à y ce que a est à b », ou plutôt : x se rapporte à y selon une certaine grandeur, par exemple x=2y. Une phrase mathématique comme x=2y est pleine, elle est fermée, il n’y a plus rien à en tirer : x se satisfait d’être égal à 2y, c’est comme ça, il n’y a aucun trou à boucher, aucune dynamique, car il n’y a aucun problème (contrairement à une équation à résoudre, ou à une courbe qui part à l’infini). Donc, si x est défini par rapport à y, x et y sont coincés ensemble.

Eh bien, cela fonctionne exactement de la même manière pour ce qui est du rapport entre l’homme et la femme (homme et femme étant des rôles, pas des identités biologiques, et ces rôles peuvent même se chevaucher ; Lacan ne méconnaît absolument pas ce qu’on appelle maintenant les problèmes de genre).

Pour Lacan, si l’homme était le x de la femme (c’est-à- dire, si homme et femme se complétaient selon une logique de rapport), alors la conjonction entre homme et femme les rendrait tous deux complets. L’homme serait le x de la femme et la femme le y de l’homme ; à ce moment-là, si x et y se rapportent l’un à l’autre selon un rapport de, disons, la moitié, alors homme+femme=1=complétude, comme x+y=1 et c’est tout.

Or la complétude, c’est l’annihilation du désir (je suis complet donc je n’ai plus rien à désirer), par conséquent c’est la destruction du sujet. Lacan appelle d’ailleurs cette annihilation du désir « jouissance » ; ainsi, la jouissance est impossible à atteindre pour un sujet, parce qu’elle implique la disparition de ce sujet lui-même. Ce qui nous entraîne à la rechercher quand même, c’est la pulsion de mort, concept que Lacan emprunte à Freud.
Bien plus, on observe tout le temps que quand un homme rencontre une femme, ça ne marche pas aussi bien que cela. Charles Melman, psychanalyste lacanien, dit qu’en général l’homme et la femme ont tendance à faire l’amour plusieurs fois, or on ne recommence que ce qu’on a raté. Il faut savoir que le lacanien a énormément d’humour, contrairement à ce que veulent faire croire les freudiens.

Donc l’homme n’est pas le « x » de la femme, car sinon homme et femme s’annuleraient dans leur rencontre comme x et y se retrouvent dans un rapport immuable et immobile (x=2y et point barre, plus rien à en tirer). Deux sujets désirants, et définis par leur désir, ne peuvent donc pas se retrouver l’un et l’autre dans un « rapport ».

Ainsi, la phrase provocante « Il n’y a pas de rapport sexuel » (on imagine ce qu’un Diogène moderne aurait fait pour récuser Lacan pendant un de ses séminaires publics) ne signifie absolument pas qu’on ne peut pas niquer, mais bien que le sujet se définit par son désir, et qu’il faut par conséquent se garder de l’erreur qui consiste à voir dans l’amour quelque chose qui comble le désir.
Cette idée est simple ! Voilà pour récuser ceux qui disent que Lacan n’est qu’une somme de creux amphigouris. Il dit des choses simples, parfois de manière compliquée, mais souvent de manière rigolote. Compliquée parce que d’une part c’était la mode du structuralisme, qui a tendance à rendre tout le monde jargonnant, et en plus il voulait mettre en place un certain élitisme pour ne s’adresser qu’à des psychanalystes ayant compris la fonction du désir, pas à n’importe qui, car cette question peut être inutile voire dangereuse pour les gens qui se débattent dans un rapport problématique avec leur désir. Mais une fois les difficultés de vocabulaire et de notions levées, cela vaut la peine de s’y intéresser.

Bonus track : explication d’un des titres donnés en introduction.

« L’insuccès de l’une-bévue s’aile à mourre » est le titre d’un article, et est caractéristique de l’habileté de Lacan à faire entrer en collision les différentes couches de sens des mots par rapprochement entre les signifiants.
L’Unbewusst, en allemand, c’est l’inconscient ; une bévue, c’est un acte manqué. Chercher l’amour, c’est chercher ce qu’il appelle la jouissance, et qui est cette chose impossible que nous avons expliqué tout à l’heure : l’annihilation du sujet désirant dans un rapport qui comble d’un coup son désir ; ainsi en cherchant cet impossible objet qu’est la jouissance dans l’amour, le sujet « s’aile à mourre », c’est-à-dire tente de s’envoler en direction de la mort qu’est sa jouissance ; donc l’amour est un acte manqué, car il est l’insuccès que rencontre l’inconscient en essayant de nous faire chercher la jouissance alors que c’est impossible, puisque c’est notre mort.

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7 réponses à “Pourquoi il n’y a pas de rapport sexuel

  1. c’est toujours la même question: pourquoi certains s’acharnent-ils à rendre compliquée l’expression de choses simples? il y aura tjs de la moquerie autour d’un type qui emphigourise son discours, surtout si c’est pour enfoncer des portes déjà ouvertes. Et se rendre « ésotérique » n’est-il pas le meilleur moyen de se créer un petit cénacle de disciples qui comprennent ou font semblant… et c’est bien ce qui est arrivé à Lacan.

  2. Quel dommage ce Lacan, il m’a dégouté de la psychanalyse . Un enseignement si simple rendu si compliqué , pourquoi? Le mot jouissance mis à toutes les sauces, et j’en passe. Tout ça pour simplement dire que le plaisir absolu n’est pas de ce monde, qu’il y a toujours un désir impossible à atteindre mais dont la fonction est de relancer l’envie sous peine d’inertie et de mort . Et que les problèmes psy, ne sont causés que par ce refus d’acceptation du désir fuyant . Accepter la castration, c’est arrêter de vouloir attraper l’impossible. Le manque laissé parle désir permet la relance, vouloir combler ce manque à tout prix et les emmerdes commencent.
    Vous essaieriez de vider un puits sans fond ???la névrose c’est ça,essayer de choper le désir alors que c’est impossible.je vous laisse imaginer toutes les déclinaisons possibles de l’angoisse à la dépression à cause de cette quête de l’impossible.Voilà ,Lacan,en gros c’est ça.
    Ce refus non accepté intérieurement,vous revient à la tronche par l’extérieur.

  3. Merci pour la lecture que vous nous faites de l’une des énigmes de Lacan

    Il est bien heureux qu’il parle ainsi dans un langage troué
    nous en sommes sujets

    J’ai une autre lecture du rapport. Vous présentez le rapport comme fermé sur lui même. Il me semble qu’alors, l’énoncé de Lacan ne tient pas. Le rapport n’est-il pas justement le lieux de l’ouverture, du rebondissement. mise en rapport, rapport multiple.

    Ce qui permet de réassembler le divisé tout en acceptant ce divisé. Le sujet, au delà de l’individu. Il y a plus d’un dividu. Saut qualitatif dans le rapport dialectique.

    Il est alors bien clair qu’il n’y a pas de rapport sexuel, le sexuel étant le lieu ou le sujet se perd, l’espace d’un instant, dans une complétude ou il s’évanoui.
    Le sexuel, c’est bien le lieu de la recherche de la complétude. Là ou se bouche le trou. Pas de rapport. De la con-fusion. fusion avec le con.

  4. bonjour je cherche des lectures simples (sites ou blog) qui revisitent ou explicitent les écrits de lacan

  5. Très intéressant. Ce n’est peut-être qu’une interprétation mais elle est très cohérente. En fait j’avoue n’avoir jamais vraiment compris cette phrase. Ou l’avoir comprise, sur le plan sexuel, un peu comme le « il n’y a pas d ‘amour heureux » d’Aragon. Donc merci pour cette brillante explication.

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