La mélancolie de Google le soir au fond des câbles

Google poésie

Google Suggest est fascinant et je pourrais rester des heures à le regarder compléter mes requêtes. Parfois, ce qu’il sort est drôle. D’autres fois, c’est la mélancolie la plus poignante qui se fait jour dans ces suites de phrases désincarnées. Cliquez ici pour en entendre l’illustration en musique (.wma, 694Ko, 43 secondes). (réparé)

La structure poétique de cet extrait est surprenante de perfection. Le texte est évidemment divisé en trois parties :


Pourquoi il neige ?

Pourquoi il pleut ?

Pourquoi il n’y a pas de Burger King en France ?

*

Pourquoi il y a des saisons ?

Pourquoi il fait froid ?

Pourquoi il n’y a plus de Burger King en France ?

*

Pourquoi il ne rappelle pas ?

Pourquoi il fait froid en hiver

Pourquoi il n’y a plus d’essence

Pourquoi il fait nuit…


Le premier tercet commence la litanie d’interrogations avec une apparente légèreté, en interrogeant des évidences enfantines : pourquoi il neige, pourquoi il pleut. Le thème de la solitude est néanmoins déjà présent en filigrane, car s’interroger sur des phénomènes naturels dans lesquels l’homme n’a pas sa place implique déjà de se retrouver seul face à eux, pour être en mesure de poser un regard nouveau sur ces évidences. Lorsqu’il neige, l’homme s’étonne du silence qui tombe, et de l’étendue blanche qui ne porte la trace d’aucun de ses semblables, ce qui tranche avec la foule et les routes qui constituent son paysage quotidien. Lorsqu’il pleut, l’homme est transi, impuissant.

Le thème du Burger King, introduit avec brusquerie, balaie le calme et la sérénité qu’on aurait pu voir dans l’interrogation sur la pluie et la neige. Pourquoi nommer une chaîne de fast-food après des phénomènes naturels alors qu’il s’agit de concepts diamétralement opposés ? L’absurde est là pour déranger, pour fissurer ; de plus, cet absurde apparaît sous le signe de l’absence. C’est un constat définitif : « Il n’y a pas de Burger King en France ». La fatalité a donc entièrement remplacé la paix que le thème de la neige aurait pu contenir.

Le second tercet prend de la hauteur en reprenant les mêmes interrogations que le premier, mais d’un point de vue plus général. Au lieu de la pluie et de la neige, qui sont des phénomènes ponctuels et aléatoires, on se penche sur les saisons et le froid. Ces états de choses durent longtemps et reviennent d’année en année ; c’est une autre manière de faire intervenir l’inéluctable. De plus, si les saisons entraînent une variation cyclique des températures, seul le froid est nommé ici, pas le chaud de l’été. La tonalité du poème est donc sombre, désespérément pessimiste.

Revient alors le Burger King, dans une phrase presque identique à celle du premier tercet. Cette répétition accentue le rythme lancinant instauré par les « pourquoi », ce qui leur donne un côté douloureux. La différence entre les deux phrases est cependant de taille : au lieu de « il n’y a pas », constat impuissant mais plutôt neutre, c’est la dimension de la perte qui apparaît brutalement avec « il n’y a plus ». En six vers, on est donc passé de la solitude (« pourquoi il neige ») à l’impuissance face à un monde absurde (« pourquoi il n’y a pas de Burger King »), puis au pessimisme noir (« il fait froid », subjectivité souffrante à opposer à l’objectivité de la neige) et enfin au deuil (« pourquoi il n’y a plus de Burger King »).

Cette gradation dans la mélancolie va trouver son explication dans la dernière strophe. « Pourquoi il ne rappelle pas ? » est une interrogation désespérée, lancée à la face du monde dès le premier vers. « Il » n’est pas nommé, mais constitue dans son absence le véritable sujet du texte. Ce qui y fait immédiatement suite, c’est non pas ce qu’on attendrait, une tentative d’explication (il m’a oubliée, il ne m’aime plus…), mais le froid de l’hiver. Cette saison semble désormais ne jamais devoir se terminer, puisqu’elle revient dans tout le poème avec régularité (« il neige », « il fait froid », « il fait froid en hiver ») alors qu’un cycle naturel voudrait qu’au froid succède la chaleur. L’abandon, c’est ce qui glace. Le poème prend donc place dans un monde brisé, dont le cycle n’obéit plus aux lois de la nature mais à celles de la fatalité, malédiction qui l’a plongé dans un hiver permanent. Ce sont les passages les plus sombres des Souffrances du jeune Werther, où la Nature elle-même exprime les affres et les tourments qui emportent notre héros alors que l’indifférence de Lotte, soleil de son âme, la rend aussi inaccessible que l’été oublié du poème.

Cette strophe constitue le point de brisure du texte, une fracture bien plus terrible que tout ce qu’un étalage de sentiments pourrait convoyer. La douleur d’être abandonnée (« il ne rappelle pas ») est si insoutenable que l’esprit perd pied, et qu’il se raccroche désespérément au côté le plus prosaïque de la vie dans l’espoir d’étouffer sa souffrance. D’abord, une interrogation absurde, « Pourquoi il fait froid en hiver », redondance qui a pour effet de redoubler cette impression d’être transi en en citant deux causes équivalentes. Pour penser à autre chose, on se tourne ensuite vers la pénurie d’essence ; mais ce prétexte ne soulage pas. En effet, le manque d’essence assoit encore plus l’emprise de l’hiver, car le carburant qui brûle fournit chaleur et mouvement alors qu’une voiture immobile est froide comme un corps mort.

Mort qui surgit enfin, à peine voilée, dans le dernier mot du dernier vers, « Nuit », clôturant ainsi la marche fatale de l’abandon. La mort est une conséquence logique de cette souffrance, comme la pénurie de carburant amène la nuit par défaut d’éclairage au pétrole. La litanie des « Pourquoi » s’achève avec un constat de mort : ainsi, le locuteur n’aura eu aucune prise sur le monde, jusqu’au bout. Ce quatrième vers allonge le rythme du poème, qui jusque-là fonctionnait par tercets ; il est donc « en trop », ce qui permet au dernier mot de résonner plus longtemps dans l’oreille. Le poème imite donc l’éternité mortelle par son rythme même ; c’est un chagrin qui s’intensifie dans le désespoir avant de se résoudre dans l’oubli.

Ce poème est pratiquement insoutenable de tristesse, peut-être parce que généré à l’aveugle à partir des requêtes les plus fréquemment tapées dans Google, ce qui ne peut laisser place à la tempérance ou à la demi-mesure. Là où un poète aurait sans doute hésité, paradoxalement, la machine nous permet d’accéder à la pureté tranchante du sentiment le plus humain.

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6 réponses à “La mélancolie de Google le soir au fond des câbles

  1. Le « Pourquoi les » est beaucoup plus terrifiant…
    J’en déduis que les cons et les enfants ont un point commun (à moins que ce ne soient les mêmes, mais cela suppose des choses qui nous emmènent loin.), celui de n’avoir pas compris que Google était un grimoire réservé au mage Démosclés.

      • Emmanuelle, je ne sais pas pourquoi vous avez cessé ce blog, mais je vous trouve extrêmement sympathique, fine, brillante et… par dessus tout désespérément bienveillante…

        voilà

  2. Je reste sans mots devant cette analyse. C’est PARFAIT. Le commentaire, le document audio, ça me laisse baba x) Mille bravo O.o A quand un prochain commentaire?!!!

    PS: Excellent, parfait, etc… :p

  3. Pourquoi il n’y a plus d’essence? L’essence de la vie! Dans le froid, l’hiver, la fatalité, sans burger king… et il n’y a plus d’essence, de motivation, plus rien qui donne la force, encore, d’avancer….

  4. Pingback: La mélancolie de Google le soir au fond des câbles | Gloplog | #internet

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