Ces grands fous de la pensée : Wilhelm Reich

Wilhelm Reich et sa mècheWilhelm Reich (1897 – 1957) : disciple dissident de Freud ; porteur d’une coiffure étonnante, mi-brosse en arrière, mi-mèche sur le côté ; éminent psychanalyste et scientifique ; et surtout, victime des conspirations  et persécutions suivantes :

– des nazis (il est juif, psychanalyste et communiste) ;

– des communistes, contre son programme d’éducation sexuelle de la jeunesse (SEXPOL), jugé trop radical (distribution de capotes pas chères) ;

– de l’armée de l’air américaine (on dit qu’elle a volé les plans du canon à orgone pour faire des tests) ;

– de la Société psychanalytique de Vienne, qui ne cessa de lui planter des poignards dans le dos jusqu’à son exclusion… à son insu, notamment par l’entremise d’Anna Freud, analysée de force par son père parce qu’elle se masturbait et qui en est restée vierge toute sa vie ;

– de la population locale lors de son exil aux Etats-Unis, car on le prenait pour un contempteur des bonnes moeurs : ainsi fut-il dénoncé à la FDA (Food and Drug Administration) ; on le persécutait aussi parce qu’il était communiste, et aussi parce que comme il était Allemand, on le prenait pour un nazi ;

– de la FDA, qui a lancé une rocambolesque enquête contre lui, impliquant l’envoi d’un agent double chargé de séduire sa secrétaire pour lui extorquer le fichier des patients traités au générateur d’orgone. La FDA pensait en effet que les générateurs servaient à donner des orgasmes aux gens, ce qui était illégal (!). Ce n’est que par la suite – lorsqu’il s’avéra que 100% des patients interrogés répondirent que son traitement n’avait rien à voir avec l’orgasme et qu’ils en étaient TOUS tout à fait satisfaits – qu’il fut attaqué pour exercice illégal de la médecine (malgré son titre de médecin), ce qui conduisit à la destruction de ses livres et de son matériel. Reich fit appel, mais mourut d’une crise cardiaque en prison la veille du procès en appel. Certains y voient une dernière conspiration.

Quand on est déjà paranoïaque, tout cela n’aide pas.

Présentation générale

Voici une présentation de l’enchaînement logique des concepts reichiens, tel qu’il me vient à l’esprit une fois digérée la lecture d’un certain nombre de ses ouvrages. Il s’agit donc d’un survol structuré plutôt que d’une liste systématique, détaillée et exhaustive ; c’est également la vision que je retiens de sa pensée, plutôt qu’un travail effectué sous les auspices de Wikipedia.

1. L’énergie sexuelle, la structure de la personnalité et l’émergence d’une classe révolutionnaire

a. La libido

D’après Freud, l’énergie primordiale, c’est la libido, origine de toutes les pulsions qui seront ensuite transformées par le travail psychique. La source de la libido est l’état d’excitation à l’intérieur du corps (par exemple un nouveau-né qui a faim veut obtenir satisfaction et jouissance  auto-érotique en réclamant le sein). Laplanche et Pontalis disent : Libido = Energie postulée par Freud comme substrat des transformations de la pulsion sexuelle quant à l’objet (déplacement des investissements), quant au but (sublimation par exemple), quant à la source de l’excitation sexuelle (diversité des zones érogènes). Elle est primordialement sexuelle ; si elle peut être « désexualisée », notamment dans les investissements narcissiques, c’est toujours secondairement et par une renonciation au but spécifiquement sexuel.

(Si vous avez trouvé ce paragraphe imbitable, accrochez-vous encore un peu, plus bas ça parle de canons à extraterrestres, et là tout de suite ça va parler de cul)

Chez Reich aussi, l’énergie primordiale est originellement sexuelle ; il radicalise  le vocabulaire de Freud en parlant d’orgasme, car c’est le point culminant de la sexualité où cette énergie se ressent avec le plus de présence. La nature de la libidio, c’est donc de tendre vers l’orgasme ; on appelera alors orgastique cette énergie vitale originelle. Par la suite, cette énergie donne naissance aux différentes pulsions, que celles-ci aient conservé leur but sexuel ou aient pu voir leur objet modifié. Bref, l’individu puise dans un substrat sexuel tout ce qui lui permettra de mettre en place une pensée, un comportement, une personnalité.

b. Le caractère pathologique

Freud montre que les symptômes pathologiques dont souffrent les névrosés sont issus du refoulement imparfait de certaines pulsions, dont le Moi ne veut pas entendre parler sous peine de déplaisir. L’énergie libidinale bloquée par le refoulement « bouillonne » et se décharge sous la forme de symptômes, parce que le propre d’une énergie est d’avoir besoin de s’écouler.

Plus précisément chez Reich, l’individu souffrant de refoulement pathologique est un névrosé caractériel qui développe une cuirasse musculaire pour se protéger contre l’expression de sa propre libido, et qui la prend tellement en haine qu’il développe et propage la peste émotionnelle.

La structure de la personnalité est d’abord un produit de l’éducation. Le névrosé caractériel est issu d’une éducation basée sur l’inhibition sexuelle et le renforcement du refoulement. Elle aboutit à l’identification du plaisir sexuel à la honte et à la saleté (par des punitions humiliantes infligées par les parents au petit garçon qui découvre la masturbation, par exemple). Cette identification est si profondément ancrée que l’individu en vient à prendre en haine cette énergie libidinale dont on ressent le flux qui s’écoule à travers le corps, car elle s’associe pour lui à l’humiliation, la conviction d’être sale et méprisable.

Le névrosé caractériel prendra donc en haine le corps et les émotions, puisque c’est par là que s’exprime la libido. Il développera pour s’en protéger une cuirasse musculaire, c’est-à-dire une raideur pathologique des muscles, l’individu tendant inconsciemment à empêcher la circulation de l’énergie sexuelle par ce moyen. On observe alors une raideur de la silhouette, une respiration oppressée ou de peu d’amplitude (à cause de la cuirasse musculaire enserrant alors la poitrine), une froideur empruntée, un défaut général de souplesse. La raideur est une expression physique de la tentative désespérée du Moi d’empêcher tout affect venant du corps, car il s’agit toujours d’affect sexuel.

La haine du corps et de ses affects (émotions) entraîne logiquement une haine irrépressible de ceux qui n’ont pas leur propre corps en haine, qui sont en accord avec eux-mêmes autant qu’avec autrui. J’associe ma libido à mon humiliation, donc je la hais, et je hais de même ceux qui me rappellent que la libido existe, et donc que mon humiliation est toujours actuelle. Cette haine tournée vers autrui, c’est le substrat de la peste émotionnelle. Le névrosé atteint de peste émotionnelle écrase sous sa haine les discours d’acceptation de la sexualité, et met en oeuvre tous les moyens pour convaincre autrui de ses propres positions. On imagine les dégâts sociaux de la peste émotionnelle lorsqu’elle est portée par le nombre.

c. Traduction en termes politiques

Qu’est-ce qui peut installer durablement l’inhibition sexuelle ? C’est l’éducation dispensée par la famille patriarcale, caractérisée par une autorité paternelle immotivée (si le père a le dernier mot, c’est parce qu’il est le père, pas parce qu’il aurait raison), et par la répression systématique envers toute manifestation génitale chez l’enfant, qui se retrouve ainsi en position de persécuté.

La persécution ainsi subie met en place le refoulement désespéré de la libido et structure une personnalité marquée par la lâcheté, la mollesse et la veulerie. Un enfant dont la sexualité n’est pas réprimée déborde d’énergie, est actif et inventif, prend des initiatives et fait preuve de curiosité ; un enfant sévèrement inhibé se caractérise par l’atonie, car il n’ose plus prendre d’initiatives ou se laisser aller à une curiosité qui l’a déjà conduit à l’humiliation la plus insupportable.

Cette structure de la personnalité s’appuie sur l’autorité paternelle, qui est la garante du bien-fondé de la personnalité qu’a maintenant l’enfant. Sans elle, tout s’effondrerait. Par conséquent, à l’âge adulte, la névrose caractérielle issue de l’inhibition sexuelle prédispose l’individu à rechercher une figure de substitution au père qui tire son autorité de sa force plutôt que de son bon droit ; c’est-à-dire qu’un peuple issu en masse de cette éducation répressive sera prédisposé à accueillir une figure de Führer.

L’inhibition sexuelle caractéristique de l’éducation patriarcale sert à préparer l’enfant au mariage monogame. Cette institution est une véritable tyrannie sexuelle qu’aucun individu jeune et sain ne peut humainement supporter, d’autant plus que les jeunes sont amenés par la famille patriarcale à se marier tôt et à rester jusqu’au mariage dans l’ignorance la plus totale des choses sexuelles, ce qui ne peut donner lieu qu’à des maladresses et à des malheurs qui s’en vont renforcer l’identification de la libido à l’humiliation et à la douleur. De plus, pour que le mariage tienne, il est nécessaire de refouler toute tentation sexuelle extérieure, ce qui en pratique est absolument impossible. Le mariage monogame renforce donc l’inhibition par la chasteté forcée, car pour refouler une tentation sexuelle extérieure, il faut refouler toute libido. L’enfant issu d’un tel mariage sera forcément à son tour victime d’une persécution haineuse dès l’apparition de sa libido propre.

La question à se poser est maintenant : à qui profite le crime ?

La famille patriarcale, qui repose sur l’institution du mariage monogame, doit être encouragée par la classe dominante, parce qu’elle fabrique des individus susceptibles d’être facilement dominés, soumis à une autorité comme ils étaient soumis à la tyrannie sexuelle paternelle ; ces individus sont structurellement réactionnaires, car ils ne vont pas remettre en cause l’ordre qui fait que les classes dominantes dominent, éventuellement au point d’exploiter de manière inhumaine les classes dominées.

Donc l’inhibition sexuelle donne naissance à la réaction politique (c’est-à-dire que plus on est mal baisé, plus on est de droite, et que dans nos sociétés le sexe est structurellement de gauche). Les bourgeois perpétuent ainsi la domination bourgeoise (car ils dominent déjà), et les ouvriers aussi, par l’incapacité innée à remettre en cause l’ordre existant que leur confère l’éducation antisexuelle de la famille patriarcale. Cette structuration antisexuelle de la personnalité rend plus difficile pour la classe ouvrière d’acquiérir une authentique conscience de classe révolutionnaire.

Pour lutter contre l’exploitation des classes dominées, il faut donc combattre le fait que la réaction politique soit directement inscrite dans les structures de la personnalité mises en place par l’éducation patriarcale bourgeoise. La réponse se trouve alors dans l’éducation sexuelle de la jeunesse. Les jeunes – qu’ils soient issus de familles bourgeoises ou non, puisque la structure inhibante patriarcale se retrouve partout dans la société – souffrent de devoir pratiquer leur sexualité en cachette, dans des lieux inconfortables, avec de mauvaises conditions d’hygiène et sans avoir de moyens contraceptifs corrects à leur disposition. Leur expliquer le fonctionnement de la sexualité d’une manière qui ne soit pas anti-sexuelle, c’est-à-dire sans porter une condamnation morale sur l’existence même de leur sexualité, et leur permettre d’en profiter dans des conditions non humiliantes, est le seul moyen de contrer l’éducation antisexuelle réactionnaire.

Ces thèses ont permis à Reich de prédire et d’expliquer l’avènement du nazisme en Allemagne dès 1926 ; elles ont par la suite énormément contribué au relâchement de l’oppression et à la libération sexuelles dans les années 60.

Jusque-là, tout va bien (ou presque : il me semble que la forme de raisonnement que j’ai traduite par « à qui profite le crime » a tout de même un caractère paranoïaque. Ce n’est pas parce que quelqu’un est paranoïaque qu’il ne peut pas avoir raison).

2. L’orgone et la vie

Ou : Pourquoi et comment l’énergie de l’orgasme cosmique combat à la fois le cancer et les extraterrestres. L’intéressant, c’est que nous allons arriver à une partie complètement barrée rien qu’en développant les thèses déjà présentées ci-dessus.

Chacun ressent l’énergie sexuelle à travers son corps, c’est évident. Mais là où l’individu sain la ressent et y répond sans problème, n’étant pas en contradiction avec sa propre vie, le névrosé en tire une angoisse telle qu’il contrarie cette énergie vitale par le refoulement mortifère, qui le rend au mieux éjaculateur précoce, au pire impuissant.

Ce qui est le plus éloigné du refoulement, c’est l’orgasme, puisque c’est le point où l’énergie sexuelle s’empare du corps tout entier en communion avec l’autre ; donc, on peut dire que c’est le point le plus sain. On appelle orgone l’énergie d’orgasme ; l’orgone est l’énergie de la vie, contrariée par le refoulement qui dévitalise l’individu (il devient tout froid, tout raide  – sauf là où ça compte – et méchant jusqu’au crime).

a) Orgone et énergie cosmique

Nous ressentons une énergie vitale quand nous nous livrons au plaisir sexuel. Mais si on prend un peu de recul, on peut déterminer le rôle exact de cette énergie dans le monde. Le plaisir sexuel est la manifestation de l’orgone à notre niveau individuel ; mais c’est aussi ce que Schopenhauer appelle la manifestation de la Volonté à travers nous, puisque c’est ce qui nous pousse inconsciemment à agir pour perpétuer l’espèce (c’est la volonté de l’espèce de se perpétuer qui agit réellement, quand l’individu pense juste vouloir prendre un peu de bon temps – voir la courte et extrêmement rigolote Métaphysique de l’amour). C’est aussi ce que Bergson appelle énergie vitale (cf. L’Evolution créatrice). L’énergie vitale chez Bergson, c’est la dynamique mise en place par l’évolution qui fait que la vie, c’est ce qui tend à se perpétuer soi-même. En effet, l’évolution a toujours sélectionné les choses les plus susceptibles de survivre et de se reproduire, c’est sa définition. Donc, toute chose vivante a comme point commun avec les autres cette énergie venue de l’origine de la vie, ce dynamisme intrinsèque.

Donc, l’orgone est l’énergie vitale cosmique, ou encore l’énergie sexuelle cosmique, puisque c’est d’abord par la génitalité que s’exprime la Volonté de la vie en général.

b) Négation de l’énergie vitale et cancer

L’individu sain ne connaît pas de clivage entre son corps, ses émotions et son esprit ; il vit son énergie sexuelle, alors que le névrosé la combat et hait son propre corps. La négation des forces vitales de l’organisme est forcément mortifère : le névrosé est pâle, faible et consumé par la haine, alors que l’individu sain déborde de joie et d’énergie.

La cuirasse musculaire est d’autant plus dangereuse pour la santé qu’elle est sévère et fortement implantée. La force qui maintient cette cuirasse, c’est une force anti-vie au sein même de l’organisme. Or, qu’est-ce que la mort présente au sein même de l’organisme ? C’est le cancer, prolifération anarchique de cellules vivantes qui se développent jusqu’à la mort.

Ainsi Freud, qui était tout sauf sain (il n’aurait pas inventé la psychanalyse s’il n’en avait pas ressenti le besoin vital), déchiré entre la volonté de maintenir sa théorie sexuelle, choquante pour la bourgeoisie, et celle de sauver le mouvement psychanalytique de la destruction en tempérant cette vérité, était constamment crispé. Notamment au niveau de la mâchoire, amèrement contractée sur son cigare : c’est là qu’était sa cuirasse musculaire à lui.

Or Freud est mort d’un cancer de la mâchoire.

CQFD. La névrose est la négation de la vie dans le psychisme, qui se traduit en négation de sa propre vie par l’organisme lui-même, c’est-à-dire par le cancer.

L’observation minutieuse de tumeurs cancéreuses par Reich lui fait découvrir l’existence de minuscules bactéries, bien différentes des bactéries normales. Elles sont présentes dans le sang de tout individu, mais très nombreuses en cas de cancer. Il les appelle bactéries-T (T comme Tod, la mort).

c) Localisation de l’énergie : les bions

Dire « énergie » sans se demander se trouve réellement cette énergie, c’est ne rien dire, ou dire des choses qui ne servent à rien. La science, ça s’applique. Ainsi, l’électricité n’est pas une magie propre à certaines choses, c’est le déplacement d’électrons entre les atomes selon leur charge. De même, l’énergie qui fait avancer les voitures se situe dans l’essence, plus précisément dans les liaisons entre les molécules qui la composent. Il faut donc bien un lieu à l’orgone aussi.

Méthode scientifique. Pour découvrir où se situe réellement l’orgone, il suffit d’observer l’apparition de la vie. Si de la vie apparaît spontanément à partir d’inerte, c’est forcément que l’orgone était là pour agir. Et il a bien fallu que la vie apparaisse spontanément à partir de l’inerte, puisque avant l’apparition de la vie sur le monde, le monde était dépourvu de vie !

Protocole expérimental : par chauffage à plus de 180°, et mise sous pression, on stérilise totalement (pour être sûr que si génération il y a, elle est spontanée) des choses inertes (sable, métal), ou organiques (bouts de viande, bois). On attend, et on voit si quelque chose apparaît dessus.

Et là.

Quelque chose apparaît bien. Même sur les préparations qui contiennent uniquement de l’inerte. De petits vésicules qui bougent.

Ces vésicules précèdent l’apparition de bactéries et d’autres choses normales. Ils sont tout petits. Reich en déduit que ce sont les véhicules de l’orgone, qu’ils en sont remplis, et que le démarrage de la vie se fait par la présence d’orgone tangible. L’énergie de l’univers dans de petits vésicules.

(Spoiler : à l’époque, personne ne savait que certains microbes bizarres survivaient à la stérilisation à 180° conjuguée aux hautes pressions).

Ces vésicules sont les bions, véhicules de l’orgone et facteurs d’apparition de la vie. Donc l’orgone peut être extérieure au corps humain ou au corps vivant en général. Donc on doit pouvoir la concentrer. Et si on parvient à la concentrer, alors on pourra s’en servir contre les bactéries-T du cancer !

d) Accumulateurs d’orgone

L’orgone est l’énergie de la vie. Elle est donc attirée, par accointance, par tout ce qui est organique, et repoussée par ce qui est inerte.

Une plaque de bois devrait donc l’attirer, une plaque d’aluminium ou de cuivre devrait la réfléchir comme un miroir réfléchit la lumière.

Nous voilà possesseurs du principe de l’accumulateur d’orgone. Une couche de bois, une couche de cuivre ; une autre couche de bois et une autre couche de cuivre pour augmenter la puissance ; le tout en forme de boîte fermée : c’est le principe de la serre.

Les fleurs de cette image poussent sans lumière, je suppose, grâce à l’orgone concentrée par l’accumulateur. La canule sert à envoyer l’orgone concentrée sur quelqu’un. Les bactéries-T n’étant en fait que des anti-bions, l’orgone concentrée guérit le cancer en supprimant sa cause et en renforçant l’organisme tout entier. Reich construit donc des accumulateurs de taille adaptée.

Etonné par l’efficacité du machin, Reich s’est lancé dans une série de mesures extrêmement précises, dont il est ressorti que l’intérieur de la boîte était d’un degré (ou un demi-degré) plus chaud que la température de la pièce, alors que normalement tout devrait être à température ambiante. Il en déduit que c’est l’orgone concentrée qui chauffe. En plus, quand on se met dans le noir, on observe une sorte de rayonnement bleu autour de l’accumulateur et des choses qui y ont séjourné.

Là, il a quand même mesuré objectivement l’énergie sexuelle cosmique. C’est la découverte la plus importante de l’histoire de l’humanité. Il s’en ouvre donc à Einstein, lui envoie plusieurs lettres décrivant le protocole expérimental exact. Einstein lui répond ; un peu emmerdé, il lui avoue n’avoir pas trop réussi à reproduire l’expérience (mais cela signifie qu’il a quand même monté lui-même un accumulateur d’orgone !), que pour le rayonnement bleu il n’est pas sûr, qu’on ne le distingue pas assez nettement pour être certain que cela ne vient pas de l’oeil lui-même, pas encore habitué à l’obscurité ; quant à la variation de température, elle est vraiment toute petite, quand elle est là, on pourrait bien l’expliquer par la position de l’accumulateur sur une table, et comme l’air chaud monte, hein, à hauteur de la table il y en a davantage qu’au sol, avec en plus l’effet d’inertie thermique du bois, hein.

Alors Reich lui rend visite. Il lui explique tout.

A la fin, il lui dit : Vous comprenez, maintenant, pourquoi ils me croient tous fou ?

Gentiment, Einstein répond : Oui.

Résigné, Reich s’en retourne alors, d’un pas mélancolique, mais toujours avec une détermination de fer, vers l’amère solitude des véritables bienfaiteurs de l’humanité.

e) Canons à orgone et cloudbusters

Les expériences sur l’orgone continuent. Si on peut concentrer l’orgone, alors on peut aussi l’envoyer. C’est le principe du canon à orgone : plusieurs tubes de cuivres d’au moins trois mètres de long, reliés à un accumulateur, et zou, l’énergie négative n’a qu’à bien se tenir.

A cette époque, Reich a quand même un miracle à son actif. Il est aux USA. La gazette locale titre, en substance : Sécheresse record, partie pour durer, d’après des prévisions météo formelles : toutes les récoltes sont perdues à moins d’un miracle, nous sommes désespérés.

Reich, intrépide, sort alors son canon à orgone et le braque sur le ciel au-dessus de la région sinistrée. Le lendemain, la gazette titre : Le miracle a eu lieu ! Pluies inexpliquées sur toute la région. Nous sommes sauvés ; les météorologues s’arrachent les cheveux.

D’une manière que j’ai du mal à saisir, les canons à orgone peuvent aussi faire disparaître les nuages quand ceux-ci sont indésirables. C’est le principe du cloudbuster ; on en voit certains en action sur YouTube.

f) Deadly Orgone Radiation

Pour voir ce que ça fait, Reich a un jour l’idée de placer un morceau de matière radioactive dans un accumulateur d’orgone. Un tout petit, et très peu radioactif, pour que sa manipulation ne soit pas dangereuse ; du genre de ce qu’on voit en 2de dans les TP de physique.

Et là, c’est le drame ! Tous les hippies collaborateurs de Reich présents sont pris de violents malaises. Tous les cobayes meurent immédiatement (on imagine par explosion). Le laboratoire et l’ensemble de la propriété sont contaminés dans un rayon de 300 mètres. Evacuation immédiate. Reich devra finalement installer un nouveau laboratoire ailleurs, le niveau de radioactivité ne baissant pas.

Conclusion : l’orgone, artificiellement couplée à la radioactivité, devient mortelle. C’est la DOR (Deadly Orgone Radiation).

g) Premier contact

Le contact entre l’humanité (Wilhelm Reich) et les extraterrestres (zomgwtf) s’est fait tout à fait par hasard.

Un soir de temps dégagé, Reich nettoyait son cloudbuster (tel que présenté ci-contre). Jusqu’à ce qu’il remarque que pointer la chose sur une des lumières de la voûte étoilée avait eu pour effet d’ETEINDRE directement cette lumière.

Il était absolument impossible que le cloudbuster ait eu une quelconque influence sur une étoile : les étoiles étant situées à de nombreuses années-lumière, il faut autant d’années pour être en mesure de percevoir un quelconque changement depuis la Terre. La lumière qui avait été éteinte par le cloudbuster (dont la portée ne devait de toute manière pas dépasser le kilomètre) devait donc se trouver bien plus près. Ce devait donc être un vaisseau spatial. Mais qu’aurait-il bien fait là ?

La DOR est une énergie d’orgone mortelle obtenue artificiellement par adjonction de radioactivité. Les extraterrestres réagissent mal lorsqu’on leur envoie de l’orgone positive : leur vaisseau disparaît. Donc les extraterrestres utilisent la DOR. La DOR rend les territoires impropres à la vie. Donc les extraterrestres utilisent la DOR pour rendre des pans entiers de notre territoire impropres à la vie, dans le but de chasser l’humanité de la Terre pour en prendre possession (quoique l’intérêt de prendre possession d’une planète rendue impropre à la vie par la DOR est discutable ; peut-être est-ce une question de pétrole). La preuve, c’est qu’on a des déserts.

Muni de cette certitude, Reich rassembla autour de lui une intrépide équipe de tarés fidèles collaborateurs, ainsi qu’un cloudbuster rebaptisé pour l’occasion « canon à OVNI », et ils partirent dans  le désert de l’Arizona.

Une fois arrivés dans le désert, Reich et ses collaborateurs commencèrent à ressentir fortement les effets de l’orgone négative : suées, déshydratation, sensation de grande chaleur, malaises pouvant aller jusqu’à l’évanouissement (c’est VRAIMENT présenté comme ça dans leur carnet de voyage, bien que tout ça se passe dans un putain de DESERT). Conscients de l’ampleur de la mission qui leur était confiée, ils serrèrent les dents et braquèrent leur canon à OVNI un peu partout.

Ce soir-là, Reich devait noter dans son carnet que pour la première fois dans le conflit millénaire opposant les OVNI à l’humanité, celle-ci avait riposté (véridique aussi).

h) Triste fin

Après cela, tout se bouscule pour faire de la fin de sa vie un des épisodes les plus tragiques de l’histoire. Espérons qu’un Montherlant viendra nous en faire une pièce de théâtre.

Le complot fascisto-communiste le frappe en plein coeur : la FDA le coince pour exercice illégal de la médecine de manière attentatoire aux bonnes moeurs. En effet,  elle tient les accumulateurs d’orgone pour des machines destinées à déclencher des érections et d’intenses passions sexuelles chez les patients. Ni les explications de Reich, ni l’unanimité de ses patients en sa faveur n’empêcheront les mâchoires d’une justice outragée de se refermer sur sa proie.

Reich subit un examen psychologique. Il est examiné par un jeune psychologue qui connaît ses travaux et est tout embêté de devoir traiter ainsi le grand maître. Le jeune est impressionné par le charisme, l’intelligence et la lucidité de l’inventeur de l’analyse caractérielle. Mais lorsqu’il s’apprête à mettre un terme à l’entretien, un avion passe devant la fenêtre. « Vous voyez », dit Reich, « je suis en sécurité, puisque l’armée de l’air elle-même vient s’assurer de ma bonne santé ». La mort dans l’âme, le psychologue signe le compte-rendu avec un diagnostic de paranoïa.

Reich est emprisonné, ses livres brûlés, son matériel détruit, tout à fait comme si le secret de l’orgone était vraiment une atteinte à la sûreté de l’Etat (donc l’Etat est paranoïaque aussi). Il fait appel (le dossier du procès, plus de 500 pages, est consultable sur le site du FBI). Et meurt d’une crise cardiaque dans sa cellule la veille du procès en appel.

On peut avoir une petite idée de la postérité de Reich dans les années 60-70 grâce à l’excellent documentaire d’Adam Curtis, The Century of the Self, disponible sur YouTube et le torrent. On y voit des psychologues fous enjoindre à leurs patients hippies de hurler et de taper sur des coussins pour extérioriser leur énergie émotionnelle.

Triste fin pour un homme qui s’est battu toute sa vie contre la haine et la persécution de tout le monde uniquement pour agir dans le sens de l’amour et de la paix entre les hommes. On est tenté de penser que la couverture du Meurtre du Christ, qui montre un portrait de Reich crucifié, n’est pas si ridicule.

Livres dont la lecture a servi à cet exposé :

Wilhelm Reich, biographie d’une passion, par Gérard Guasch (psychiatre qui croit vraiment à l’orgone et tout ça). Romancé, mal écrit, mais excellent travail historique.

De Wilhelm Reich : Ecoute, petit homme, livre très court, extrêmement intelligent et agréable, qui condense un Nietzsche sans mépris et un Freud sans mauvaise foi, et qui n’utilise aucun concept controversé. Il explique pourquoi certaines structures de personnalité sont marquées par la haine, la lâcheté, et le mépris du corps tout à la fois. J’en recommande chaudement la lecture à toute personne désireuse d’avancer un peu sur le chemin de l’existence, même sans aucun intérêt pour Reich lui-même.

La Révolution sexuelle, dénonciation de la société patriarcale réactionnaire, comme L’irruption de la morale sexuelle, basé sur les travaux de Malinowski sur les Trobriandais, peuple à la sexualité libre, et La lutte sexuelle des jeunes, manuel d’éducation sexuelle à l’usage des jeunes communistes.

Qu’est-ce que la conscience de classe : de la nécessité de combattre le fait que la réaction fasse tout pour s’immiscer au sein même de la conscience de classe ouvrière. Tant que les ouvriers seront, à leur insu, dominés à partir de la structure même de leur morale et de leur conscience politique, le communisme rencontrera des obstacles insurmontables. C’est très comparable à l’analyse contemporaine des médias néo-libéraux par Noam Chomsky.

Reich parle de Freud : il explique ses désaccords théoriques avec le maître, notamment concernant la pulsion de mort et le fait que Freud mette un frein théorique puissant au primat du génital à partir de 1912 ; c’est là-dedans qu’il explique que le cancer de la mâchoire de Freud vient de la cuirasse musculaire d’angoisse (FUMER TUE n’était pas visible à tous les coins de rue à l’époque).

L’analyse caractérielle : livre de technique psychanalytique.

L’éther, Dieu et le diable : livre technique sur l’orgone.

Publicités

2 réponses à “Ces grands fous de la pensée : Wilhelm Reich

  1. J’adore votre façon de présenter les choses, très agréable ^^ On va du sérieux vers la folie :P

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s